Je voyais mon frère tous les dimanches

Il y a deux ans, j’ai reçu une carte. C’était le dernier dimanche de novembre. À part de la publicité et des avis de passage, je ne recevais pas grand-chose. Son enveloppe était vierge d’adresse, d’expéditeur. Au dos de la carte, quelqu’un avait dessiné un arbre dans un œil. De l’autre côté, il y avait ces phrases :

Tu attends dans la cuisine d’une maison en pierre. La quiétude se retire lentement de la montagne. Un effluve d’érable et de thé flotte dans l’air tiède. Dehors, un merle discute avec la vallée en contrebas. Une petite radio posée au-dessus du frigo diffuse les nouvelles de la veille.

Je me rappelle être resté debout de longues minutes à la lire en boucle. Le téléphone fixe s’était alors mis à sonner. Comme pour la boîte aux lettres, je n’étais pas habitué à être sollicité ainsi. Je ne me souvenais d’ailleurs pas d’avoir donné ce numéro de téléphone à quiconque. Interloqué, je l’ai laissé sonner jusqu’à ce qu’il se taise. Je me rendis ensuite dans mon salon d’un pas prudent, comme si je m’approchais du bord d’une falaise. Il sonna de nouveau et je m’empressai de décrocher.

— Allô ? dis-je d’une voix tremblante.

— Bonjour, répondit une femme à la voix grave, vous l’avez reçue ?

— Qui est à l’appareil ?

— Vous avez reçu la première carte ?

— Oui, je l’ai reçue.

— Vous avez un rendez-vous aujourd’hui, à dix-neuf heures. Inutile de vous déplacer, il viendra chez vous. Au revoir, Pablo. Passez une bonne journée.

Sans prévenir, elle raccrocha. Je repassai par ma chambre pour poursuivre l’examen de la carte. L’écriture ne m’évoquait personne. Elle n’était pas signée.

J’ai attendu le rendez-vous sur mon lit, les mains sur les cuisses, les yeux rivés sur la carte posée à même le sol. Je n’ai quitté ma place que pour aller aux toilettes ou pour boire un verre d’eau. L’estomac noué, il me fut impossible de manger quoi que ce soit.

À dix-neuf heures, quelqu’un frappa à la porte. J’avais trouvé suspect qu’il ne passe pas d’abord par l’interphone. En ouvrant, je ne découvris qu’un couloir vide. Dans le doute, je m’autorisai quelques pas, sans obtenir plus d’indices. Je traînai alors des pieds vers mon salon et tombai sur une surprise suffocante : mon frère aîné, assis sur le canapé. Il portait une veste en cuir marquée par les années et un jean délavé. L’ensemble s’accordait parfaitement avec son crâne rasé. Il me fixait sans rien dire.

— Bonsoir, lança-t-il d’un ton solennel. Tu dois à peine te souvenir de moi.

— Est-ce que tu peux me dire pourquoi tu es là ?

— J’ai senti qu’il était temps.

— Comment est-ce que tu es rentré chez moi ?

— Tu viens de m’ouvrir. Pablo, prends ma main.

Il leva calmement le bras dans ma direction. Acculé par son ordre, je marchai vers lui avec beaucoup d’hésitation, puis serrai sa main. Elle était étrangement froide, comme s’il venait de la plonger dans un bac rempli de glaçons. Soudain, un puissant sentiment d’apaisement m’envahit. Les lignes et les couleurs autour de moi se courbèrent.

J’atterris dans une chambre. Un seul rideau était tiré et la lumière du soleil m’éblouissait, m’empêchant de distinguer ce qui se trouvait derrière la fenêtre. À part le lit, il y avait un bureau teinté d’un bois clair, une bibliothèque remplie de livres mal rangés et l’étui d’une guitare. Tous ces éléments semblaient à la fois proches et distants, comme dans un rêve. Au loin, j’entendais deux voix, mais j’étais incapable de comprendre la conversation. Je décidai d’explorer les lieux.

Le couloir s’étirait sur ma gauche. Il n’y avait que des murs beiges, comme si rien ne pouvait mener ailleurs. Les voix étaient à peine plus distinctes. Intrigué, je me dirigeai vers elles.

Je me trouvais désormais dans un salon. Il y avait un canapé en velours et une télévision éteinte posée sur un meuble trop grand pour elle. J’avais la même sensation d’irréel que dans la chambre, comme s’il manquait une partie du décor.

Deux silhouettes se faisaient face. En m’approchant d’elles, leurs éclats de mots prirent enfin sens.

— Tu veux pas jouer au jeu que t’as eu à ton anniversaire ? demanda la petite silhouette avec entrain.

— J’ai pas envie, répondit sèchement la grande silhouette.

— Pourquoi ? Tu sais, j’adore te regarder jouer. Tu conduis bien les voitures. Surtout la verte que tu viens de gagner, elle va hyper vite. Tu finis toujours premier !

— Tu peux me laisser tranquille ? J’ai pas envie de discuter.

— Oui, c’est bon…

Je fus renvoyé dans mon salon, sans transition. Les silhouettes avaient disparu. Le silence était lourd, sans nuance. Je me précipitai vers le téléphone. L’historique des appels était vide. Pour la première fois depuis des années, je ressentis une puissante envie de pleurer. Ma mâchoire se serra, la nuit tomba.

*

Le dimanche suivant, je reçus la deuxième carte. Le dos était identique à la première, mais le texte différait :

Tu attends sur la banquette arrière d’une voiture. Les reflets d’épais nuages coulent sur le pare-brise. L’écho d’un déjà-vu ricoche sur les portières. Assise sur le capot, une femme silencieuse tient une cigarette près de ses lèvres. La fumée qu’elle disperse est orangée, comme une main posée sur la nuque au réveil.

Comme la première fois, rien ne trahissait son origine. Peu après l’avoir lue, le téléphone fixe sonna. D’un pas assuré, je marchai vers lui et décrochai.

— Il viendra à dix-neuf heures. Au revoir, Pablo. Passez une bonne journée.

La communication coupa net. Un frisson de doute me parcourut. Il m’était impossible de rester chez moi. J’enfilai manteau, jogging et chaussures, puis dévalai les escaliers de mon immeuble.

Le froid de décembre me gifla sèchement. Les mains dans les poches et le menton dans le col relevé, je trottinai jusqu’au parc le plus proche. Je m’arrêtai près d’un banc et remarquai un ballon de basket qui gisait sous un panier sans filet. Contre toute attente, il était parfaitement gonflé.

Je me mis à enchaîner les tirs, mais presque aucun ne rentra. Je passai plus de temps à courir après le ballon qu’à me tenir derrière la ligne des lancers francs. Je me rendis ensuite dans la boulangerie de ma rue pour acheter des pains au chocolat. Quatre, pour être précis. Je retournai chez moi avec une sensation d’inachevé.

En passant le pas de la porte, j’entendis quelqu’un se servir un verre d’eau dans ma cuisine. J’entrai dans la pièce, la bouche sèche.

— Tu as ramené le petit-déjeuner ? s’exclama mon frère avec un sourire radieux.

Les mots restèrent collés quelques secondes à ma langue.

— Est-ce que tu veux bien m’expliquer comment tu as fait pour rentrer chez moi ?

— Tu m’as donné le double des clés, la dernière fois que je suis venu.

— Je ne m’en rappelle pas.

— Tu dois être fatigué. Pablo, prends ma main.

Je serrai sa main froide et basculai dans un autre songe. J’atterris dans une voiture. C’était un monospace. Les sièges étaient larges, l’espace pour les jambes généreux. Il n’y avait personne à l’avant.

De l’autre côté des vitres, je reconnus la lumière du souvenir précédent. Impossible de savoir si la voiture roulait. Les deux silhouettes étaient à ma droite.

— Tu penses que t’iras dans l’espace un jour ? demanda la petite silhouette assise sur la place du milieu.

— Pourquoi tu dis ça ?

— On regardait les étoiles, une fois. Tu m’avais dit que tu voulais devenir astronaute. Moi aussi, j’aimerais bien. On pourrait être dans la même fusée !

— Je sais pas… Peut-être.

— Et si tu deviens pas astronaute ?

La petite silhouette se balançait de gauche à droite.

— Je sais pas.

— Moi, j’aimerais bien dessiner. À l’école, je dessine des monstres avec mes copains. Après, on déchire les feuilles autour des monstres et on se les échange. J’en ai plein dans un bocal que Maman m’a donné. Je te les montrerai !

— Oui, si tu veux.

— Tu sais dessiner des monstres, toi ?

— Je pense pas. Ça fait longtemps que j’ai pas dessiné.

— On dessinera ensemble, tout à l’heure ?

— Si tu veux…

Le songe s’évapora brusquement. Je revins dans ma cuisine. Mon frère était parti. Une irrépressible envie de dessiner s’empara de moi. Dessiner des cartes imaginaires, comme quand j’étais enfant. Je rejoignis précipitamment ma chambre, à la recherche de feuilles vierges et de feutres. Je trouvai le nécessaire dans un tiroir que je n’ouvrais presque jamais, entre des bulletins de paie et des factures de gaz.

Je commençai par tracer des lignes noires au hasard, pour fixer les frontières. Puis, je créai frénétiquement des montagnes, des mers, des fleuves, des forêts.

*

Le dimanche suivant, je reçus la troisième carte. Le dos était identique à la première, mais le texte différait :

Tu attends sur le quai d’un tramway. L’afficheur, d’un blanc usé, expose une attente de huit minutes. À ta droite, un homme aux cheveux parsemés de blond s’enlise dans ses pensées. Au-delà de la voie, se dresse une villa aux murs tapissés de vignes. Un chat somnole sur le rebord d’une fenêtre.

Comme la première fois, rien ne trahissait son origine. Peu après l’avoir lue, le téléphone fixe sonna. D’un pas assuré, je marchai vers lui et décrochai.

— Il viendra à dix-neuf heures. Au revoir, Pablo. Passez une bonne journée.

La situation était toujours aussi peu claire. Mes doigts se posèrent sur les touches du téléphone avant même que j’y réfléchisse. J’appelai ma mère. Elle décrocha à la troisième sonnerie.

— Toi, tu as besoin de quelque chose, lança une voix masculine rieuse.

— Papa ?

— Quoi ? Tu es déçu de m’avoir ?

— Non, c’est juste que j’avais quelque chose à demander à Maman. Je me pose pas mal de questions en ce moment.

— Quelles questions ?

Je marquai une pause.

— Est-ce que tu pourrais me parler de mon grand frère ?

— Ton grand frère ?

— On n’a jamais vraiment abordé le sujet. Je pense qu’il est temps qu’on le fasse.

— Mais tu n’as pas de grand frère…

Mon cœur se serra, à l’étroit comme dans un pot de confiture.

— Papa, je vais devoir te laisser.

Je raccrochai, les mains moites. Le téléphone m’échappa et heurta mon pied droit dans un bruit mat. Une mélancolie sourde m’étreignit. La respiration saccadée, je glissai vers la salle de bains et m’allongeai dans la baignoire, sans retirer mes vêtements. L’eau chaude traversa mon pantalon en lin, puis ma chemise. J’arrêtai sa course avant qu’elle n’inonde le carrelage.

— Tu fais quoi ? susurra mon frère, dans mon dos.

Effrayé par sa présence, je n’osais pas me retourner.

— Est-ce qu’on se connaît ?

— Je suis ton grand frère. Je me trompe ?

— Je viens d’avoir mon père. Il m’a dit que tu n’existais pas.

— Et tu le crois ?

— Il ne me mentirait pas sur un sujet pareil.

— À toi de voir. Pablo, prends ma main.

Je serrai sa main froide et basculai dans un autre songe. J’atterris dans une véranda. La lumière, identique à celle des autres souvenirs, couvrait les vitres comme une voile figée. Au centre, une table en verre ronde reposait sur des pieds en fer forgé. Autour, des tabourets rouges en plastique semblaient attendre des corps lointains.

Les silhouettes discutaient sur ma gauche, à une distance que je peinais à estimer. Une porte en bois me séparait d’elles. Je posai ma main sur la poignée, qui s’abaissa sans résistance. Une pièce exiguë s’offrit à moi. Les silhouettes étaient dos à dos.

— Tu passes beaucoup de temps avec la voisine, nota la petite silhouette, assise en tailleur.

— Et alors ?

— Je t’ai vu avec elle hier, sous les grands arbres.

La grande silhouette croisa les bras.

— On discute de temps en temps.

— C’est tout ?

— Tu poses trop de questions.

La petite silhouette adopta la même posture fermée. Je pris une profonde inspiration.

— J’ai oublié son prénom. J’ai oublié sa voix.

Les deux silhouettes se tournèrent vers moi. Je déglutis bruyamment.

— J’ai oublié son visage…

Le songe s’évapora brusquement. Je m’effondrai sur mes genoux, au milieu de ma cuisine. Une douleur lancinante dans la poitrine bloquait mon souffle. Je rampai jusqu’à l’évier et m’agrippai à son rebord pour me relever.

*

Le dimanche suivant, je reçus la quatrième carte. Le dos était identique à la première, mais le texte différait :

Tu attends entre les étals d’un marché. Les commerçants servent leurs clients avec des gestes rapides et minutieux. À l’écart, un jeune homme veille sur d’étroites caisses. De fines lunettes bleues reposent sur son nez. Un roman à la couverture abîmée paresse à ses pieds.

Comme la première fois, rien ne trahissait son origine. Peu après l’avoir lue, le téléphone fixe sonna. D’un pas assuré, je marchai vers lui et décrochai.

— Il viendra à dix-neuf heures. Au revoir, Pablo. Passez une bonne journée.

L’idée de voir l’océan s’imposa subitement. Je pris une douche expéditive et m’habillai en conséquence. Le chauffage de ma voiture peinait à désembuer les vitres. Feux rouges, passants et bouches d’égout formaient un amas d’informations indescriptible. Au bout d’une heure de route, je me garai sur un parking presque vide, près d’une plage où je venais l’été.

Après une brève balade le long des vagues, je rentrai dans le restaurant préféré de mes parents, les narines emplies de sel marin. C’était une crêperie tenue par un couple d’une quarantaine d’années, imprégnée d’une odeur de beurre chaud persistante. Le tintement de la clochette sur le haut de la porte accompagna mon entrée.

— Bonjour, m’accueillit la propriétaire des lieux, ce sera pour manger ou pour boire un verre ?

— Pour manger. Je vais prendre une crêpe au chocolat, avec une boule de glace et de la chantilly.

— Quel parfum pour la boule de glace ?

— Vanille, s’il vous plaît.

— Je vous apporte ça tout de suite.

Je retirai mon manteau, puis m’assis à deux tables du comptoir. Un air de harpe se faufilait discrètement entre les tables. Mon assiette fut servie rapidement. Je la vidai avec une voracité adolescente. Je me levai ensuite pour régler l’addition, avant de me rendre aux toilettes. J’y trouvai mon frère en train de se laver les mains.

— Pourquoi est-ce que tu es là avant dix-neuf heures ?

— Qui t’a dit qu’on ne pouvait pas se voir avant ?

— La femme qui m’appelle tous les dimanches. Elle me l’a répété ce matin.

— Je ne la connais pas.

Quelques secondes passèrent.

— Elle m’appelle avant chacune de nos rencontres.

— Je t’ai dit que je ne la connaissais pas. Pablo, prends ma main.

Je serrai sa main froide et basculai dans un autre songe. J’atterris dans la salle d’attente d’un hôpital. Les deux silhouettes étaient assises côte à côte, sur un banc. Elles étaient silencieuses. À part elles, il n’y avait personne. La même lumière crue parcourait les baies vitrées. Je m’approchai et m’installai près de la petite silhouette.

— Qu’est-ce que vous attendez ?

— Notre père. Son meilleur ami est ici. Il a pas voulu nous dire pourquoi. Maman est restée à la maison pour préparer un gâteau.

— Est-ce que tu peux vraiment m’entendre ?

— Oui, mais je peux pas te voir.

— Est-ce que tu peux me dire qui tu es ?

— Tu le sais déjà, intervint la grande silhouette.

Je jetai un coup d’œil vers cette dernière.

— Et toi, est-ce que tu peux me dire qui tu es ?

Un instant s’écoula.

— Est-ce que tu as une idée de ce qui est arrivé à l’ami de votre père ?

— Apparemment, il allait pas bien ces derniers temps, répondit la grande silhouette. Je sais qu’il est militaire et qu’il était au Tchad.

— Est-ce que tu penses qu’il lui est arrivé quelque chose ?

— C’est compliqué d’en parler…

Le songe s’évapora brusquement. Je retrouvai ma cuisine. Du frigo resté entrouvert émanait un grésillement réconfortant. J’attrapai une clémentine, l’épluchai et en mangeai la moitié. L’intense tristesse que j’avais subie la fois précédente s’était muée en une curiosité perçante.

*

Le dimanche suivant, je reçus la cinquième carte. Le dos était identique à la première, mais le texte différait :

Tu attends sur le lit d’une chambre d’hôtel. Les volets sont entrouverts, une lueur se love contre les draps esquintés par les nuits. L’air est imbibé de tabac froid. Une boîte d’allumettes décolorée occupe un coin de la table de chevet. Un dessous de verre orné d’un triangle la côtoie.

Comme la première fois, rien ne trahissait son origine. Peu après l’avoir lue, le téléphone fixe sonna. D’un pas assuré, je marchai vers lui et décrochai.

— Il viendra à dix-neuf heures. Au revoir, Pablo. Passez une bonne journée.

Je déverrouillai mon téléphone portable et parcourus mes contacts. Le nom d’un de mes anciens camarades d’études me sauta aux yeux. Guidé par mon instinct, je l’appelai.

— Pablo ? entendis-je au bout d’une unique sonnerie.

— Ça fait bizarre de t’avoir au bout du fil. Je pensais que tu aurais supprimé mon numéro.

— Après toutes ces années à faire la fête du lundi au samedi ? Jamais !

Il me vola un sourire.

— Alors, tu deviens quoi depuis tout ce temps ? relança-t-il joyeusement.

— Toujours dans la même boîte, ça va bientôt faire sept ans. Est-ce que tu es toujours à Nantes ?

— J’ai tout plaqué et j’ai décidé de devenir guide de haute montagne. Vu le temps que j’ai passé dans les Alpes, j’imagine que c’était la suite logique.

— Ça me manque, nos randonnées…

Je sentis une pointe froide dans la poitrine.

— Rien à voir, mais j’ai quelque chose à te demander. Est-ce que tu as déjà vécu un souvenir ?

— Tu veux dire quoi par là ?

— Ce n’est pas évident à expliquer…

Il se racla la gorge.

— Ça t’arrive régulièrement ?

— Ces derniers temps, j’ai eu des visions, des sortes de retours en arrière. J’ai vraiment eu la sensation de revivre des souvenirs.

— Tu en as parlé à tes parents ?

— Non, tu es la première personne à qui j’en parle. Je voudrais leur en parler en face-à-face quand je les verrai pour les fêtes de fin d’année.

Une porte claqua.

— Tu vas prendre un billet de train, je t’attends chez moi demain soir. Je sens que tu en as besoin. Je t’envoie mon adresse par message.

— Est-ce que tu es sûr ?

— Je ne te l’aurais pas proposé, si ça me dérangeait. Allez, va préparer ta valise !

Je raccrochai d’un geste lent, surpris par sa bienveillance.

— Je l’avais presque oublié, embraya mon frère, avachi sur le canapé.

— Je ne me souviens pas te l’avoir présenté.

— Ça commence à remonter, c’est normal que tu ne t’en rappelles pas.

Il se redressa.

— Je ne sais pas quoi faire.

— Ça ne m’étonne pas. Pablo, prends ma main.

Je serrai sa main froide et basculai dans un autre songe. J’atterris dans une librairie. Les rayons à peine plus hauts que moi s’étalaient sans s’arrêter. L’absence des titres sur les tranches des livres donnait le vertige. L’invariable lumière sèche me tenait compagnie. Les deux silhouettes se tenaient debout, sous un escalier en colimaçon. Je les rejoignis.

— Est-ce que vous pouvez partir d’ici ?

— Pourquoi vouloir partir d’ici ? rétorqua la grande silhouette.

— Est-ce que vous en avez déjà eu envie ?

— On y a déjà pensé. Mais, ici, on se sent à notre place.

— Comment est-ce que vous pouvez savoir si vous êtes à votre place, si vous n’avez jamais été autre part ?

— C’est pas quelque chose qu’on sait, c’est quelque chose qu’on sent. C’est difficile de mettre des mots dessus.

Je digérai ses dires, les yeux clos.

— J’aimerais rester avec vous.

Elle soupira longuement.

— Pourquoi tu dis ça ?

Le songe s’évapora brusquement. Je fus plongé dans une obscurité inconstante. Je ne reconnaissais pas ma cuisine. J’explorai à tâtons et butai contre un lit. Ce choc me surprit : cela ne correspondait pas à la hauteur de mon sommier. Submergé par la peur de l’inconnu, je me dépêchai de trouver l’interrupteur. Je découvris ma chambre d’enfant.

*

Le dimanche suivant, mes parents reçurent la sixième carte. Le dos était identique à la première, mais le texte différait :

Tu attends à l’entrée d’un parc. Une subtile brise caresse tes pommettes. La respiration de la ville semble avoir ralenti. Le ciel renvoie un sourire fade. De l’autre côté de la rue, un couple bavarde en se tenant la main. Une mince buée accompagne leurs paroles.

Comme la première fois, rien ne trahissait son origine. Peu après l’avoir lue, leur téléphone fixe sonna. Ma mère me dévisagea, mon père plia son journal et retira ses lunettes. D’un pas assuré, je marchai vers lui et décrochai.

— Il viendra à dix-neuf heures. Au revoir, Pablo. Passez une bonne journée.

En me retournant, je sentis le poids inhabituel du regard de mes parents.

— C’était qui ? lâcha ma mère.

— Justement, il est temps que je vous en parle.

Je m’assis en face d’eux.

— Depuis quelques semaines, il y a une femme qui m’appelle tous les dimanches. Je reçois aussi des cartes.

Je leur tendis la carte qu’ils venaient de recevoir.

— C’est la sixième que je lis. C’est comme ça que j’ai commencé à revoir mon frère.

Je vidai mes poumons.

— Mais Papa m’a dit qu’il n’existait pas. C’est la vérité ?

Les yeux de ma mère brillaient de chagrin.

— Tu es notre seul enfant, laissa-t-elle échapper. Pablo, il y a quelque chose que tu ne nous dis pas ?

— Je ne vous ai jamais rien caché.

Mon frère, que je semblais être le seul à avoir remarqué, prit place à ma gauche.

— Tu leur en as enfin parlé.

— Je n’ai pas l’impression que ça change grand-chose.

— Tu y es presque. Pablo, prends ma main.

Je serrai sa main froide et basculai dans un autre songe. J’atterris dans un musée. Les quelques tableaux accrochés aux murs étaient dissonants, presque grossiers, comme s’ils avaient été créés pour déranger les visiteurs. Les silhouettes contemplaient une statue. Elles tournaient autour, la détaillant de haut en bas. Je décidai de les imiter.

— Vous pouvez m’aider à rester ici ?

La petite silhouette se figea.

— Pourquoi ?

— J’aimerais en savoir plus. Mes passages sont trop courts.

— Mais tes parents vont s’inquiéter si tu restes trop longtemps !

La grande silhouette cessa à son tour sa course monotone.

— On peut t’aider. Mais il va falloir nous donner un souvenir. Une fois que tu l’auras choisi, concentre-toi dessus et touche mon épaule.

La grande silhouette patientait, les bras ballants. Je ravivai aussitôt le souvenir du jour où l’on m’avait annoncé la mort d’un ancien camarade de classe. C’était au début du mois de juillet, peu après la fin de l’année scolaire. La chaleur du soleil écrasait chaque trottoir. J’agrippai l’épaule de la grande silhouette et fus aspiré dans un mélange de présences indistinctes.

Je faisais désormais face à la médiathèque de mon quartier d’enfance. Le souvenir était bien plus net que celui que je venais d’abandonner. En revanche, j’avais perdu mon enveloppe corporelle. J’étais réduit à un point de vue, sans poids ni contours.

À quelques mètres, un garçon, âgé d’une quinzaine d’années, se tenait là. Je reconnus tout de suite l’adolescent que j’avais été. Il avait sous le bras une pile de journaux et interpellait les passants avec une énergie surprenante.

J’identifiai rapidement l’unique numéro du Canard Chapeauté, élaboré avec deux amis et imprimé par la mère de l’un d’eux, dans le lycée où elle enseignait. Le titre faisait référence au quartier dans lequel j’avais grandi, Chapeau Vert, ainsi qu’au Canard Enchaîné. On y trouvait des actualités sur notre ville, entrecoupées de courts poèmes que nous avions écrits.

Le souvenir s’emplit d’un noir total, comme si l’on venait de mettre la main devant un vidéoprojecteur. De cette infime coupure surgit la chambre de mes parents, plus tard ce même jour. L’adolescent se tenait devant mon père.

— J’ai un truc pas évident à te dire, avertit ce dernier. Je viens d’avoir le père de Nathan au téléphone.

Ses yeux étaient fuyants. Il se pinça les lèvres.

— Il a eu un accident de scooter. Il était à l’hôpital depuis hier soir. Il vient de nous quitter.

L’adolescent fuit la pièce. Dans sa chambre, il se précipita sur son lecteur MP3 et ses écouteurs. Il posa fébrilement ses mains contre le dossier d’une chaise de bureau. Je sentais que sa peine était contenue, comme s’il craignait que quelqu’un ne l’observe.

Je me portai prudemment vers lui, jusqu’à l’atteindre. Son corps m’absorba, le songe s’évapora brusquement. Je rejoignis ma cuisine, la lumière au plafond m’aveugla. Des larmes couvrirent mes joues.

*

Le dimanche suivant, je reçus la septième carte. Le dos était identique à la première, mais il n’y avait cette fois pas de texte.

Assis sur l’unique tabouret de ma cuisine, je pris un stylo et écrivis ces phrases :

Tu attends au bord d’une piscine. Ses lumières dessinent des taches de gouache à intervalles réguliers. À la surface, des pétales jaunes immobiles forment un cercle. Au loin, le rire d’un jeune homme frôle l’écorce des pins. Sur ta peau, des couleurs tendres se mêlent à la brume.